Sortir de l'impuissance apprise
On croit qu'on ne peut pas. Alors on n'essaie plus. C'est une des blessures les plus répandues, et la bonne nouvelle, c'est qu'elle se désapprend.
Martin Seligman faisait des expériences de conditionnement sur des chiens, comme Pavlov.
Il expose un groupe à une série de chocs électriques inévitables. Les chiens ne peuvent pas y échapper : ils sont conditionnés à subir. Ensuite, il les place dans une boîte séparée en deux par une petite barrière. D’un côté, le sol envoie une décharge ; de l’autre, rien.
Les chiens qui découvraient les chocs sautaient de l’autre côté. Les chiens conditionnés, eux, restaient couchés à encaisser, sans même essayer de franchir la barrière.
Ils avaient intégré l’inévitable. Ils avaient ressenti l’impuissance.
Seligman venait de découvrir l’impuissance apprise.
Quand on cesse d’essayer
On peut être conditionné à croire qu’on n’a aucun pouvoir sur sa situation. On n’essaie plus de la changer parce qu’on se sent impuissant à en modifier l’issue. Ce sentiment mène à l’anxiété, à la dépression, souvent aux deux. C’est une blessure émotionnelle majeure, et je l’ai vue chez la plupart des personnes que j’ai accompagnées.
Celui qui évite les situations gênantes « parce qu’il est comme ça et qu’on n’y peut rien ». Celui qui, après plusieurs tentatives ratées pour arrêter de fumer, est convaincu qu’il sera fumeur quoi qu’il fasse. Celle qui reste avec un conjoint violent parce qu’elle a l’impression qu’elle ne pourra jamais partir, quoi qu’elle tente.
Et pousser ces gens dehors à coups de « bons conseils », de jugements et de changements trop rapides ne fait qu’aggraver le sentiment d’être inadapté. Ça renforce le problème au lieu de le dénouer.
Comment ça se fabrique
La théorie de l’attribution, posée par Fritz Heider en 1958, dit que certaines façons d’interpréter ce qui nous arrive nous rendent impuissants.
Imagine que tu rates un examen de maths. Tu peux l’attribuer de plusieurs manières. Une attribution interne t’accuse toi : « j’ai raté parce que je suis stupide » (dire que le test était dur, ce serait externe). Une attribution stable ne bouge pas dans le temps : « je suis stupide » est stable, « je n’ai pas assez bossé » ne l’est pas. Une attribution globale généralise à tout : « je suis stupide » vaut partout, « je suis mauvais en maths » reste spécifique.
Interne, stable, globale, réunies : voilà la recette de l’impuissance apprise. Un examen ne suffit pas. Ajoute la répétition sur la durée, et ça devient une prophétie autoréalisante.
Ça se désapprend
Quand j’étais en école d’ingénieur, je donnais des cours de maths à des étudiants en lettres. Tous étaient persuadés de ne pas être faits pour ça, d’avoir « toujours été nuls ».
Sans le savoir, je désactivais ce biais en recréant du possible à partir de ce qu’ils aimaient déjà. Je leur expliquais que les maths, c’est un langage, avec une grammaire et des règles. Les notes montaient sans effort supplémentaire. Le problème n’était ni les compétences ni la méthode. C’était l’impuissance apprise.
Des chercheurs ont fait pareil à plus grande échelle : ils ont expliqué à des étudiants tirés au sort que le cerveau est malléable, que l’intelligence évolue. Résultat, ceux-là ont eu moins de difficultés scolaires et moins de symptômes d’impuissance.
Comprendre ce mécanisme sert toute une vie. Avec ses enfants, ses élèves, ceux qu’on accompagne : mettre l’accent sur l’effort d’apprendre plutôt que sur le résultat épargne des années de souffrance à beaucoup de monde.
Parce que c’est bien plus difficile qu’il n’y paraît d’éviter ce sentiment. Mais en prendre conscience, c’est déjà un grand pas pour en sortir.
Si ce regard te parle, abonne-toi à L’Entre-Deux.

