Rien ne dure, rien n'est fini, rien n'est parfait
On t'a vendu la version réparée, lisse, terminée de toi. Les Japonais, eux, remplissent les fissures avec de l'or.
Tu es fissuré. L’ancien toi a lâché, le nouveau n’est pas là, et pile à ce moment, tout te hurle la même chose : recolle-toi. Redeviens entier. Redeviens fini. Comme si l’objectif de la vie, c’était d’arriver un jour à la version terminée, sans défaut, sous blister.
Il y a un peuple qui pense l’inverse. Et il ne cache pas ses fêlures : il les dore.
La jointure dorée
Il y a quelques années, je suis allé au Japon avec ma femme. J’y ai vécu des moments qui me font le même effet que regarder les étoiles. Cette sensation d’espace, de calme, d’infiniment grand et d’infiniment petit à la fois.
Ils appellent ça le wabi sabi. Une vision du monde. Le goût de l’imparfait, du modeste, de ce qui passe et de ce qui n’est jamais tout à fait achevé.
Son application, c’est le Kintsugi. Un artisan répare une poterie cassée. Mais au lieu de planquer les fêlures pour faire comme si de rien n’était, il les souligne. Il coule de l’or dans les fissures. La casse devient le plus beau de l’objet. Et personne ne pourra jamais la reproduire, parce que rien ne se brise deux fois de la même façon.
Traduction pour toi, là, dans ton entre-deux : ce qui a craqué en toi n’est pas à cacher. C’est là que va l’or.
Trois vérités que ton perfectionnisme déteste
Rien ne dure. L’ancien toi non plus. Ce n’était pas un contrat à vie, c’était une saison. Elle est finie. Tu peux passer dix ans à essayer de la rallumer, ou regarder ce qui pousse à la place.
Rien n’est fini. Il n’y a pas de version terminée de toi qui t’attend au bout. Pas de ligne d’arrivée où tu seras enfin « ok ». Juste une spirale, pas une ligne droite. Tu repasseras par les mêmes endroits, un cran plus haut. Habiter, ce n’est pas guérir.
Rien n’est parfait. Et ce n’est pas une excuse pour glander. Le wabi sabi n’empêche pas de viser l’excellence, il interdit juste de te rendre malade à courir une perfection qui n’existe pas. C’est un art. L’art de faire avec ce qui est. De faire plus avec moins.
Leur philosophie tient en sept mots qu’ils ont chacun : kanso la simplicité, fukinsei l’asymétrie, shibumi la sobriété, shizen le naturel, yugen la grâce discrète, datsuzoku la liberté, seijaku la tranquillité. Tu n’as pas à les retenir. Retiens juste qu’aucun ne parle de « réparé », de « fini », de « parfait ».
Le repère, pas la recette
Je ne vais pas te donner cinq étapes pour habiter tes fêlures. Ça se saurait, et ce serait mentir. Le spirituel, ça ne se traverse pas comme un tunnel, ça s’habite comme une maison.
Juste un repère, alors. La prochaine fois que tu te surprends à vouloir masquer une fissure, cacher que tu ne tournes pas rond, faire semblant d’être recollé pour rassurer les autres : arrête-toi une seconde. Demande-toi où tu mettrais l’or. Pas pour te vanter d’être cassé, l’inverse du drame. Pour arrêter de traiter comme une honte ce qui est juste une trace de vie.
Ce n’est pas confortable. Le wabi sabi (à ne pas confondre avec le wasabi, tu me remercieras) ne promet pas que tout ira bien. Il promet autre chose. Beth Kempton :
Le wabi sabi vous donne la permission d’être vous-même. Il vous encourage à faire de votre mieux sans vous rendre malade dans la poursuite d’un objectif de perfection inatteignable. Et il vous montre que la beauté se trouve dans les endroits les plus improbables.
Les endroits les plus improbables. Genre, en plein milieu d’un entre-deux.
Habiter tes fêlures plutôt que les cacher, c’est le cœur de l’entre-deux. Si ce regard te parle, abonne-toi à L’Entre-Deux.

