Les attentes cachées qui plombent un couple
Le jour où ma femme m'a lâché « tu ne veux pas que je réussisse », j'ai compris que je lui demandais un truc que je ne lui avais jamais dit.
On croit que les disputes de couple, c’est la vaisselle, la belle-mère, le fric. La plupart du temps, non. C’est autre chose de plus discret : un truc qu’on attend de l’autre sans le lui dire. Pire, qu’on ne s’avoue même pas à soi.
Un soir, à table
Un soir, on parle de ses projets d’études, ma femme et moi. Et là, avec mon tact légendaire, je lui glisse deux ou trois conseils. Enfin, des conseils. Des reproches déguisés en conseils, soyons honnêtes.
Elle se tourne vers moi, sur un ton que je ne lui connais pas, et lâche : « De toute façon, tu ne veux pas que je réussisse. »
Je me défends. Je lui explique qu’elle raconte n’importe quoi, que voyons, bien sûr que si. Sauf que je sais un truc sur elle : son intuition tape juste neuf fois sur dix. Alors pourquoi ce serait fiable pour tout le monde, et faux pile quand ça me vise ?
Ça tient pas.
Donc j’ai fait le truc désagréable. J’ai pris sa phrase pour argent comptant, et je suis allé voir dessous.
Ce qu’il y avait dessous
Ce que j’ai trouvé, ça pique. La peur qu’elle parte, qu’en trouvant sa voie et en croisant d’autres gens elle me laisse sur le bord de la route. Et derrière, tapi, ce besoin d’être important qui se nourrissait de sa présence. J’attendais d’elle qu’elle bouche ces trous, sans lui demander, sans le savoir.
C’est une vieille histoire, la peur de l’abandon. La croyance qu’il faut être quelque chose pour mériter d’être aimé. Moi, il fallait que je sois l’important, le pilier, celui à côté de qui on reste. Une femme qui déploie ses ailes, ça vient cogner pile là.
Le pire, c’est que ça se voit pas. Ça se planque dans ce que j’appelle le sentiment de normalité : cette évidence qui s’installe au début et change nos attentes en dûs. On ne les questionne plus. Elles travaillent en silence.
Les quatre attentes qui font le sale boulot
Attendre que l’autre comble tout. Qu’il soit parfait, qu’il remplisse chaque case vide. « Moi j’ai pas ces attentes-là », tu vas me dire. Possible. Mais ce qui compte, c’est pas ce que tu penses, c’est ce que tu fais, et ce que tu tais dans ce que tu fais.
Attendre que l’autre devine. Le classique du « tu aurais dû savoir ». On croit que ce qu’on attend crève les yeux, que la personne qui nous aime lit dans notre tête comme dans un livre ouvert. Au début, l’illusion tient : la lune de miel endort le jugement, un mois, deux ans selon les études. Puis la vie s’en mêle, le boulot, les gosses, l’argent, et la télépathie du début se casse la figure. Pour dire tes besoins, encore faut-il les connaître. Ça demande de descendre en soi. C’est chiant. Alors on exige que l’autre s’adapte.
Attendre selon les rôles. L’homme qui paie, la femme qui range. Pareil dans les couples de même sexe. Ça se déprogramme pas en deux phrases : l’éducation et la société nous l’ont collé à la peau. Et celui qui se croit le plus « évolué » là-dessus ? C’est lui qui a le plus de boulot devant lui.
Attendre que l’autre change. Et vite. La reine des disputes. Elle débarque quand tu te sens « en avance » sur lui. Tu oublies un détail : toi, t’as mis des années à changer. C’est la malédiction du savoir : ce que tu maîtrises te paraît simple, donc tu crois que c’est simple pour tout le monde. Et le poison, c’est que cette attente se déguise en amour. « C’est pour ton bien. » « Tu serais tellement plus heureuse si… » « Ce serait mieux pour les enfants. » Des phrases de sauveur, de coach du dimanche, qui n’ont rien à faire dans un couple. En face, l’autre entend une seule chose : t’es pas assez bien comme t’es. Et à force, la sortie de secours ressemble à une délivrance.
Un truc à faire ce soir
Pose-lui la question que je donne dans ma conférence, et tais-toi pendant qu’il ou elle répond.
« Comment tu sais que tu es aimé(e) ? »
Tu vas être surpris. Ce qui te fait sentir aimé, toi, n’a rien à voir avec ce qui le fait se sentir aimé, lui. Et pendant des années, chacun a offert à l’autre ce dont lui-même avait besoin. En croyant bien faire.
Chez moi, la peur de l’abandon n’a pas disparu d’un coup de baguette : elle traîne, comme un vieux meuble de famille. Mais elle est passée du silence à la conscience. Et ça change tout. Une attente qu’on voit, on peut en faire quelque chose. Une attente qu’on ne voit pas, c’est elle qui conduit.
Alors surveille le sentiment de normalité : le vrai danger, c’est lui. Le jour où les attentions du début deviennent « normales », il ne reste de place que pour ce qui n’est plus normal : les emmerdes.
Moi, depuis, je fais gaffe. Enfin, j’essaie. Demande à ma femme.
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