Le cercle d'attachement
Une queue-de-poisson et tu klaxonnes comme si on t'avait insulté ta mère. C'est pas la bagnole. C'est toi que tu défends. Et dans un couple, c'est pareil.
Un type te fait une queue-de-poisson. Tu klaxonnes, tu insultes, ton cœur tape. Pour une Corsa que tu revendras dans trois ans. Bizarre, non ? Personne n’a touché à toi. On a juste déboîté devant un bout de tôle.
Sauf que pour ton cerveau, ce bout de tôle, c’est toi.
Le cercle, le point, et tout ce que tu colles dessus
Prends un cercle. Un point au milieu. Le point, c’est toi. Le vrai, l’intime, celui que même toi tu connais mal.
Loin du point, tout au bord : l’équipe de foot du village de Perdue, au Saskatchewan. Qu’elle gagne ou qu’elle perde son match, ça ne te fait rien. C’est dehors.
Entre les deux, tu colles des trucs. Ta voiture. Ton boulot. Ton club. Tes idées. Ta maison. Ton conjoint. Chacun colle ce qu’il veut, où il veut, selon son histoire.
Et voilà la mécanique : plus un truc est près du point, plus tu le prends pour toi. La voiture collée au centre, une queue-de-poisson devient une insulte. L’équipe collée au centre, une défaite te bousille ta soirée. Tu as attaché un résultat extérieur à qui tu es. On critique le truc, tu entends qu’on te critique toi.
Jusque-là, c’est du folklore. Une bagnole, une équipe, on s’en remet.
L’autre aussi, tu l’as collé au point
Ta moitié, tu l’as collée pile à côté du centre. Tout contre le point. Pratique, tant qu’elle reste sagement à sa place.
Le problème, c’est le jour où elle bouge. Elle change d’avis, elle se met à un truc, elle grandit dans une direction que tu n’avais pas prévue. Ton cerveau ne lit pas « elle évolue ». Il lit « on touche à moi ». Alors tu te crispes. Tu veux qu’elle revienne où elle était. Tu appelles ça de l’amour, tu dis « c’est pour toi », mais tu défends ton point.
Vouloir que l’autre change, au fond, c’est vouloir qu’il reste collé là où tu l’avais mis.
Le pire arrive quand c’est toi qui bouges. L’entre-deux débarque, l’ancien toi se fissure, tes repères lâchent. Et là tu t’accroches encore plus fort à ce que tu as collé au point, parce que c’est tout ce qui te reste de « moi ». Ton couple devient le champ de bataille d’un truc qui n’a rien à voir avec ton couple. Tu te trompes de coupable.
Décolle une chose. Une seule.
Voilà le pas, et il tient ce soir.
Prends la dernière fois que tu t’es senti attaqué par la personne en face. La vraie question n’est pas « qu’est-ce qu’elle m’a fait ». C’est : qu’est-ce que j’avais collé à mon point, là, pour que ça pique autant ?
Ton besoin d’avoir raison. Ton image de couple qui-va-bien. L’idée que si elle change, tu ne comptes plus. Nomme-le. Une attente collée qu’on voit, on peut en faire quelque chose. Une attente collée qu’on ne voit pas, c’est elle qui conduit.
Le bouddhisme en a fait une vertu, le détachement, la vertu cardinale. De la possessivité naît le manque. Belle phrase. Sauf qu’on n’est pas des moines et qu’on ne va pas tout décoller d’un coup, sinon on ne s’attache plus à rien et on devient un caillou. L’idée, c’est pas de vider le cercle. C’est de savoir ce que tu y as mis. Le minimaliste ne jette pas tout, il regarde ce qu’il garde et pourquoi.
Décolle une chose de ton point. Tu verras : ce n’est pas l’autre qui s’éloigne. C’est toi qui respires.
Reconnaître ce que tu as attaché à ton identité, c’est le premier geste de l’entre-deux. Si ce regard te parle, abonne-toi à L’Entre-Deux.

